
Il y a des livres qu’on n’arrive pas à finir. D’autres qu’on dévore, mais qu’on ne relit jamais. Puis il y a ceux auxquels on reste attachés : ceux qu’on consulte régulièrement, pendant des décennies, tellement leur contenu est riche et passionnant.
C’est le cas de l’ouvrage monumental publié à l’occasion du centenaire de notre village, en 1993, le livre de Josée Émond et Hervé Voyer intitulé Mémoires d’un canton : Saint-Bruno-de-Kamouraska, 1893-1993. J’aimerais saluer le travail colossal accompli par les auteurs de ces 350 pages remplies de faits historiques, bien sûr, mais aussi de situations insolites et d’anecdotes savoureuses.
On y apprend par exemple, à la page 85, que notre village s’appelait autrefois « Canton Woodbridge » et que – fait étrange – ce nom est demeuré dans les documents officiels jusque dans les années 1980 ! Ainsi, on pouvait lire, dans la Gazette officielle du Québec du 19 juillet 1986, qu’avait été adopté :
« …un décret ayant pour objet de changer le nom de la municipalité de Canton Woodbridge (…) en celui de Municipalité de Saint-Bruno-de- Kamouraska. »
On apprend aussi, à la page 58, qu’avant l’existence d’un lieu de culte à Saint-Bruno, les fidèles descendaient à Saint-Pascal pour assister à la messe. Or, on était encore loin de l’invention de l’automobile :
« …ils devaient se rendre à Saint-Pascal en charrettes tirées par des bœufs ou encore, ce qui était plus rare, en voiture à cheval. Une promenade en plein bois où les routes étaient quasi inexistantes… »
On imagine le retour… les bœufs devaient avoir besoin de souffler une fois arrivés en haut de la côte ! Et que dire de la ferveur religieuse des premiers colons, lancés dans cette expédition tous les dimanches !
Toujours à la page 58, on peut lire que les premières messes célébrées sur place avaient lieu dans une maison privée. Puis, par corvée, on a construit une chapelle un peu au nord de l’église actuelle. Le mobilier y était pour le moins rudimentaire :
« Cette petite chapelle fut meublée d’abord de bancs faits de madriers reposant sur des bûches. »
Mémoires d’un canton nous apprend des détails étonnants. Savez-vous combien gagnait une institutrice à Saint-Bruno en 1888 ? Tenez-vous bien, son salaire s’élevait à 60 $… par an ! Et combien d’école y avait-il à l’époque des écoles de rang ? Il y a eu jusqu’à huit écoles sur notre territoire (page 103).
On peut lire, page 45, qu’un arpenteur de Saint-Pascal nommé Vital Desrochers s’est vu confier la mission de découper notre territoire en lots alignés pour former neuf rangs. Desrochers a passé sept ans à ce travail, de 1849 à 1855. Il faut dire que des colons pressés n’avaient pas attendu que les lignes de lots soient tirées pour défricher des terres. Ils ensemençaient et récoltaient avant même de connaître les limites à venir des parcelles et de pouvoir en devenir propriétaires. On les appelait les « squatters ». À ce propos, l’arpenteur Desrochers écrit au commissaire des terres de la Couronne :
« …la plus grande partie de ces squatters n’attendent que le premier signal de la vente de ces terres pour en faire l’acquisition offrant même de payer contant (sic) leur lot afin de pouvoir obtenir leur Patente et posséder leur terrain avec la certitude à chacun que c’est pour soit (sic) qu’il travaille. » (page 47)
Il semble que Vital Desrochers ait beaucoup apprécié le territoire. Il décrit ainsi le 4e rang :
« Ce quatrième rang est travercé (sic) diagonalement par la magnifique Rivière du Loup qui coule en tout temps avec abondance, et présente dans sa course sinueuse des rapides et des chutes de bien belle apparence, ainsi que des équarres assez élevées; ce qui la rend propre à y ériger des moulins de toutes dimensions. » (page 46)
Si vous comptez parmi les nouveaux arrivants à Saint-Bruno, vous ne connaissez peut-être pas l’aventure ci-dessous, présentée avec de magnifiques photos d’époque dans Mémoires d’un canton.
En effet, les pages 301 et suivantes du précieux bouquin nous racontent qu’en 1912, au 9e rang du canton Woodbridge, la compagnie Power Lumber lance un projet de moulin à scie, qui donnera naissance au village de Rivière-Manie. Dix ans plus tard, en 1922, 200 personnes vivent dans ce lieu. La Power Lumber y installe un magasin général avec bureau de poste, et une chapelle abritant une école. Les maisons, construites par la compagnie et louées aux travailleurs et à leurs familles, présentent un confort remarquable pour l’époque :
« …on a l’électricité, parfois même l’eau courante, et quand on descend à Saint-Pascal ou à Kamouraska, on trouve drôle que les gens s’y éclairent à la lampe ! »
Malgré certains écueils, comme l’incendie du moulin en 1917, le village de Rivière Manie a été prospère jusqu’à la crise économique de 1929. Incapable de se relever de ce choc financier, la Power Lumber passe alors le flambeau à d’autres. Mais les temps sont durs et il est impossible de relancer les affaires. Le village verra partir ses habitants jusqu’à l’abandon du lieu en 1963. Certaines des maisons de Rivière Manie ont été déménagées au village de Saint-Bruno et font partie de notre environnement quotidien, sans rien révéler de l’aventure formidable dont elles ont été les témoins.
Finalement, regardons la page 70. Elle relate l’époque à laquelle les Brulois ont cru que la fin du monde était arrivée. C’était en février 1925, lorsque le pire tremblement de terre jamais connu ici de mémoire d’homme a frappé la région. Des répliques se sont fait sentir jusqu’en mai ! Je pourrais continuer longtemps à tenter de vous transmettre l’amour que j’ai pour l’histoire et les vieilles photos de notre village, sans oublier les quelque 150 familles vivant à Saint-Bruno en 1993 présentées au fil des pages.
Peut-être partageons-nous la même passion ? Peut-être possédez-vous ce précieux livre du centenaire, Mémoires d’un canton, épuisé depuis longtemps et qu’on ne peut acheter, de nos jours, que si on a la chance de tomber sur un exemplaire dans un marché aux puces ? Si ce n’est pas le cas, j’ai une bonne nouvelle pour vous. Il est disponible à notre bibliothèque municipale. Allez le consulter, d’autres anecdotes savoureuses vous attendent. Plongez-vous dans les 350 pages de péripéties vécues par ces femmes et ces hommes d’un courage exceptionnel, qui nous ont légué un magnifique coin de pays.